Le viaduc du Viaur, l'arche d'acier qui enjambe le Ségala

L'arche métallique du viaduc du Viaur vue depuis l'ouest, au-dessus de la vallée boisée
Photo : Хрюша, CC BY 3.0 (Wikimedia Commons)

On ne le devine pas depuis le plateau. Puis la route bascule, le regard tombe dans la vallée, et là, au fond, une arche de métal immense semble posée sur les arbres. Le viaduc du Viaur, entre les communes de Tanus côté Tarn et Tauriac-de-Naucelle côté Aveyron, enjambe la rivière à 116 mètres au-dessus de l’eau, sur 460 mètres de longueur. Depuis son ouverture en 1902, il porte la ligne de chemin de fer de Carmaux à Rodez, et il reste l’un des ouvrages d’art les plus spectaculaires du sud du Massif central.

Un trait d’union au-dessus des gorges

Le Viaur creuse ici une vallée si encaissée qu’elle a longtemps formé une frontière naturelle entre le Ségala tarnais et le Ségala aveyronnais. Avant le viaduc, franchir la rivière demandait de longs détours et les échanges restaient rares. Le projet ferroviaire qui devait relier le bassin de Carmaux à Rodez se heurtait à ce gouffre : il fallait le franchir d’un seul bond, là où les vallées voisines imposaient d’interminables lacets.

Le concours lancé en 1887 attira les plus grands. Gustave Eiffel lui-même, tout auréolé de la tour construite deux ans plus tôt, y présenta un projet. Ce fut pourtant l’ingénieur Paul Bodin, de la Société de construction des Batignolles, qui l’emporta avec une idée audacieuse : un arc métallique articulé, construit en porte-à-faux depuis les deux rives, sans échafaudage dans le vide. Sa portée centrale de 220 mètres en faisait, à son achèvement, l’arc métallique le plus long du monde. La France n’a jamais eu d’autre pont de ce type, et l’ouvrage reste le seul de sa famille sur le réseau ferroviaire.

Sept ans de chantier au-dessus du vide

La première pierre est posée en 1895. Le chantier est confié à Jean Compagnon, ancien chef des chantiers d’Eiffel, qui avait dirigé le viaduc de Garabit et suivi la construction de la tour de Paris ; Paul Bodin l’avait débauché de chez Eiffel pour cette raison. Compagnon meurt en 1900, deux ans avant la fin, et son adjoint Gaboris achève l’ouvrage.

Chaque demi-arc avance donc au-dessus du vide, maintenu par des câbles, jusqu’à la jonction opérée le 4 juillet 1902. L’ouvrage, qui pèse environ 3 800 tonnes de métal assemblé au rivet, est inauguré le 5 octobre suivant. Les calculs de Bodin autorisent l’arche à jouer librement sous l’effet de la chaleur, du vent et du passage des trains, une souplesse qui a permis à l’ouvrage de traverser plus d’un siècle sans faiblir. Restauré entre 2014 et 2017 pour 26 millions d’euros, il est classé monument historique depuis le 28 décembre 2021.

Le pont qui a changé le plateau

Le viaduc n’a pas seulement rapproché deux départements. En permettant d’acheminer en masse la chaux, il a transformé l’agriculture du Ségala, dont les sols schisteux acides ne pouvaient être bonifiés qu’à ce prix. La modernité est arrivée par ce fil d’acier, comme le racontent les paysages de châtaigneraies et de prairies qui l’entourent aujourd’hui.

L’ouvrage a aussi nourri les arts. Le peintre Henri-Marcel Magne en a tiré son tableau Construction d’un viaduc, qui montre des riveurs au travail sur un échafaudage volant, et l’écrivain occitan Joan Bodon a consacré sa nouvelle Lo Pan de Froment (le pain de froment) aux conséquences de l’arrivée du rail sur le plateau.

Voir l’arche

Le viaduc du Viaur est un pont de chemin de fer : la voie est interdite aux piétons, et c’est en train qu’on le traverse, quand le hasard des circulations le permet. Pour le voir, on s’arrête donc sur les rives : la vallée étant encaissée, l’arche se photographie surtout de loin, depuis les versants, côté tarnais comme côté aveyronnais. Un viaduc routier ouvert en 2000 franchit la rivière à quelques centaines de mètres en aval et permet de prendre la mesure du géant de fer.

Le conseil du guide : prenez le temps de comparer les deux ponts. L’un, en béton, date de l’époque des 2x2 voies ; l’autre, en acier riveté, a été dessiné en 1887. Depuis la vallée, en levant la tête vers l’arc central, on comprend pourquoi les ingénieurs du monde entier sont venus étudier cet ouvrage au début du XXe siècle.

La visite s’accorde avec un tour des villages du plateau, dont Tanus et ses voisins font partie : l’ouvrage est l’une des portes d’entrée de ce territoire entre Carmaux et Rodez.

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