Jean Jaurès et Carmaux : la grève des mineurs de 1892, la verrerie et le député des ouvriers

L'entrée de la verrerie de Carmaux sur une photographie d'Eugène Trutat
Photo : Eugène Trutat, domaine public (Wikimedia Commons)

Carmaux a une particularité dans l’histoire ouvrière française : on y trouve un monument à Jean Jaurès sculpté par Gabriel Pech, alors que Jaurès n’y est pas né. C’est que la ville a fait sa carrière politique. Et tout commence par une lettre de licenciement, en août 1892.

Une compagnie née sous l’Ancien Régime

La verrerie de Carmaux a ouvert sous l’Ancien Régime : en 1752, le chevalier Gabriel de Solages obtenait une autorisation royale pour la créer, ce qui lui permettait aussi d’exploiter le charbon local, avec la fondation de la Compagnie de Carmaux. Sous le Second Empire, Eugène Rességuier loue la maison en 1856, puis l’achète en 1862. En 1882, la verrerie, dite Sainte-Clothilde, emploie 300 ouvriers et sort 21 000 bouteilles par jour, les souffleurs de verre étant payés à la tâche. Les premières grèves éclatent en février 1883. Le mois suivant, le premier syndicat des ouvriers mineurs de Carmaux est créé, un an avant la loi Waldeck-Rousseau qui élargit les possibilités de création des syndicats. Parmi ses membres figure Jean-Baptiste Calvignac. En 1884, Rességuier achète un four Siemens et fonde la Société anonyme des Verreries de Carmaux. Côté mines, la Société des mines de Carmaux avait racheté la Compagnie en 1873.

Le maire licencié, la mine en grève

Calvignac est ajusteur aux ateliers des mines. Le 15 mai 1892, il est élu maire socialiste de la ville. Le 2 août 1892, il est licencié par la Société des mines, qui prétexte que ses fonctions politiques portent atteinte à son activité professionnelle. Les mineurs se mettent en grève et réclament la réintégration des délégués syndicaux. La direction ne bouge pas.

Le 16 août 1892, de nouveau en grève, les ouvriers envahissent le parc de la maison de la direction et réclament la démission immédiate du directeur des mines, Humblot. Le président du Conseil Émile Loubet envoie la troupe, ce qui transforme le conflit local en enjeu national. Plusieurs grévistes sont arrêtés, et neuf sont condamnés par le tribunal d’Albi pour être entrés dans le bureau du directeur.

Jaurès entre dans le dossier

Dans La Dépêche, Jaurès défend les grévistes. Alexandre Millerand demande que l’État nationalise les mines, en s’appuyant sur les lois de 1810 et 1838. Clemenceau propose un arbitrage, accepté par la direction. Loubet est choisi comme arbitre par la Compagnie et par les mineurs, ces derniers désignant Clemenceau, Camille Pelletan et Millerand pour les défendre. L’arbitrage prend pourtant le parti de la Compagnie.

Le 27 octobre 1892, Clemenceau, Pelletan et Millerand proposent à la Chambre une loi d’amnistie pour les mineurs condamnés. Le ministre des Travaux publics Jules Viette s’y oppose et une large majorité rejette le texte. La grève continue, quelques jours plus tard le député de Carmaux, Jérôme de Solages, et le directeur Humblot démissionnent, les ouvriers condamnés sont libérés et le mouvement cesse le 3 novembre 1892.

Janvier 1893 : le siège de Carmaux

Jaurès porte alors sa candidature sur le siège vacant. Il est élu député en janvier 1893, puis conseiller général en août. Carmaux reste ensuite un emblème du socialisme, avec sa réélection lors des législatives de 1902, et le souvenir du conflit de 1892 est souvent présenté comme l’épisode fondateur de sa conversion au socialisme.

1895 : la verrerie et la naissance d’Albi

Le second conflit touche la verrerie, qui dépend de l’industrie charbonnière. Le 31 juillet 1895, le délégué syndical Baudot est licencié pour avoir assisté à un congrès des verriers à Marseille. La direction répond par un lock-out qui met 1 200 ouvriers au chômage. Les ouvriers font appel à Jaurès, qui se rend sur place et soutient la procédure d’arbitrage du juge de paix. Le 3 août 1895, il écrit en ce sens au ministre Georges Leygues. Rességuier refuse tout arbitrage. Les ouvriers acceptent d’abord de reprendre le travail en payant de leur poche les salaires des mis à pied, mais le 7 août 1895, une affiche annonce que le patron choisira lui-même qui il reprend, en excluant explicitement les syndicalistes.

Une souscription est alors lancée, avec l’aide de La Dépêche et de La Petite République, pour créer une verrerie autogérée. Le capital est divisé en 5 000 actions de 100 francs, et une donatrice offre 100 000 francs pour l’achat du terrain. C’est l’origine de la verrerie ouvrière d’Albi, qui fonctionnera sous statut autogéré jusqu’en 1931 avant de devenir une société coopérative ouvrière de production.

Cette histoire de charbon et de verre, on la retrouve dans notre histoire minière du Carmausin, des premières fosses aux dernières fermetures.

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