Les mineurs polonais du Carmausin, arrivés par milliers après 1919

Un puits de mine du bassin de Carmaux, où travaillaient les mineurs polonais recrutés après 1919
Photo : Philichel, domaine public (Wikimedia Commons)

Le bassin de Carmaux ne s’est pas construit qu’avec des mineurs du cru. Entre 1919 et les années 1930, des milliers de familles polonaises s’y installent, recrutées par les houillères pour remplacer les morts de la Grande Guerre et relancer la production. Elles viennent de la Ruhr, de Poznan ou de Galicie, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs prêtres. Un siècle plus tard, leurs noms sont sur les monuments de Blaye-les-Mines et de Cagnac.

La convention de 1919 et les convois

La France signe avec la Pologne, le 3 septembre 1919 à Varsovie, une convention sur l’émigration et l’immigration. Le pays a besoin de bras pour reconstruire son industrie, la jeune Pologne a un excédent de population rurale. Les compagnies houillères créent en janvier 1920 la Société générale d’immigration, avec la métallurgie et de grands exploitants agricoles. En une dizaine d’années, 130 000 Polonais passent par ce canal pour les seules houillères, et la France en compte environ 500 000 en 1931.

Le voyage est long. Les convois partent de Pologne, traversent l’Allemagne quand elle veut bien les laisser passer, embarquent à Gdynia ou à Dantzig pour Boulogne, puis finissent dans un centre de tri à Toul, en Meurthe-et-Moselle, où les familles sont réparties entre les compagnies. Le contrat dure un an, renouvelable.

Quatre mille Polonais dans le Tarn

Le Tarn reçoit plus de 4 000 ressortissants polonais dans les années 1920, selon les chiffres cités par l’historien Philippe Christol et par la presse locale. Ils se fixent surtout à Blaye-les-Mines et à Cagnac-les-Mines, avec Carmaux en épicentre. En 1926, 1 200 mineurs polonais sont dénombrés dans le département, soit 58 % des étrangers employés aux mines d’Albi et de Cagnac. À la fin des années 1930, plus de 2 500 immigrés économiques vivent dans les trois communes.

La crise des années 1930 casse le mouvement. Les compagnies renvoient une partie de ceux qu’elles sont allées chercher. Puis, en décembre 1939, plus de 2 600 Polonais expulsés d’Alsace et de Lorraine arrivent à leur tour dans le Tarn. La communauté atteint près de 6 000 personnes en 1940.

À Fontgrande, une Pologne reconstituée

La cité de Fontgrande, construite par les mines, accueille une population slave dès ses débuts. Le journal polonais Haslo Lodzkie décrit en 1930 ces « colonies polonaises » de Fontgrande et des Bruyères comme un cas rare en France, avec son école neuve, ses ruelles plantées d’acacias et ses maisons identiques. La compagnie entretient un prêtre attaché à la mine, fait venir un prêtre polonais de temps en temps et laisse ouvrir des classes en polonais.

Cette organisation n’est pas seulement charitable. Elle vise à fixer une main d’œuvre familiale, catholique et docile, dans un bassin où les grèves de 1892 et de 1895 sont encore dans toutes les mémoires. Le calcul social se double d’un intérêt économique : les Polonais du bassin sont affectés aux postes les plus durs. Selon les chiffres cités par l’association Spartak Fontgrande, ils forment en 1938 57,9 % du personnel des houillères et 92 % d’entre eux travaillent au fond, souvent comme piqueurs.

Le rejet, puis l’enracinement

L’arrivée ne se fait pas sans heurts. Dans les années 1920, les mineurs français reprochent aux nouveaux venus de Poznan de faire baisser les rendements, et donc les salaires, dans un système où la paie dépend du rendement de l’équipe. Ceux qui arrivent de Westphalie, déjà formés, sont au contraire accusés de prendre les meilleurs postes. L’hostilité n’empêche pas l’installation : les mariages, les naturalisations et les carrières au fond tissent une communauté qui finit par se confondre avec le bassin.

1944, les résistants polonais

Pendant la guerre, une partie de ces mineurs entre en résistance. Les combats de la Libération du Tarn tuent plus de trente résistants polonais, selon les décomptes publiés par La Dépêche du Midi, parmi lesquels des hommes de Blaye-les-Mines et de Cagnac, comme les Zykowski, père et fils. Un capitaine polonais de Blaye, Boleslaw Tajchman, dit « Albert », estime à plus de 500 le nombre de volontaires polonais engagés dans les maquis du secteur.

Cette mémoire est aujourd’hui portée par des associations locales, dont le Spartak Fontgrande, qui fait visiter la cité et raconte le passé des mineurs venus de toute l’Europe. Le sujet tient en une phrase : le charbon du Carmausin a été tiré, pendant trente ans, par des hommes qui ne parlaient pas français en arrivant et dont les petits-fils habitent toujours le bassin.

Pour replacer cette immigration dans l’histoire longue du bassin, notre page sur la cité-jardin de Fontgrande décrit le logement minier, du coron au confort des années 1930.

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