La châtaigneraie du Ségala tarnais : l'arbre à pain du Carmausin-Ségala
Le Carmausin-Ségala a deux mémoires qui ne se ressemblent pas. Côté Carmaux, le charbon a fait vivre l’ancien bassin minier pendant deux siècles et demi. Côté plateau, le Ségala tarnais s’est longtemps nourri d’un autre trésor, végétal celui-là : le châtaignier, surnommé ici l’arbre à pain. Ses vergers ont couvert les vallons, ses fruits ont rempli les greniers, et ses séchoirs de pierre, les sécadous, se remarquent encore près des fermes.
Un arbre fait pour les terres acides
Le Ségala repose sur des roches anciennes, schiste et granite, qui donnent des terres siliceuses, froides et acides. Le blé y venait mal ; le seigle s’y plaisait, au point de donner son nom au pays. Mais une autre plante s’épanouissait sur ces sols difficiles : le châtaignier, espèce indigène de la région, que l’homme a disséminée et diversifiée pendant des siècles. Avec le seigle, il formait la base de l’alimentation des gens et des bêtes dans les Ségalas aveyronnais, lotois et tarnais. Ses fruits se mangeaient frais, séchés ou moulus en farine, et engraissaient aussi les porcs avant la saison froide.
Des vergers soignés et des séchoirs de pierre
Au XIXᵉ siècle, plateaux et vallées du Ségala offraient un paysage de vergers. Les châtaigniers, greffés et élagués, étaient espacés pour laisser passer la lumière, et le sol était nettoyé sous les branches pour faciliter la récolte. À l’automne, chaque famille ramassait ses fruits et les faisait sécher : le sécadou, petit bâtiment de pierre souvent adossé à la ferme, gardait au rez-de-chaussée un feu doux dont la fumée montait à travers un plancher ajouré où s’étalaient les châtaignes. Trois semaines de chaleur lente suffisaient à les conserver tout l’hiver.
Ces séchoirs ont marqué le paysage. Sur le plateau du Ségala, de nombreuses fermes en conservent encore, aujourd’hui inactifs, et la communauté de communes veille sur ce petit patrimoine rural, comme le raconte notre page patrimoine. Dans un pays où le schiste se taille mal, le bois de châtaignier servait aussi aux encadrements des portes et des fenêtres : l’arbre entrait jusque dans les murs.
Le rail apporte la chaux, le paysage change
Le déclin est venu par le rail. En 1902, l’ouverture de la ligne de Rodez à Carmaux, avec son grand viaduc métallique lancé au-dessus du Viaur, permet d’acheminer en masse la chaux, cet amendement qui corrige l’acidité des terres. Le blé, la pomme de terre et le trèfle remplacent alors le seigle, et les rendements grimpent. La châtaigneraie, elle, recule : les vergers sont peu à peu abandonnés, et la culture du porc qui leur était liée disparaît. En quelques décennies, le paysage jardiné du XIXᵉ siècle cède la place à des prairies d’élevage, pendant que les pentes trop raides se referment en bois.
Aujourd’hui : des taillis et des forêts de vallée
Le châtaignier n’a pas quitté le territoire. Sur les versants que les engins ne peuvent pas travailler, il vit encore en taillis, souvent touffu ; certains vieux arbres, au tronc énorme, témoignent des vergers d’autrefois. Les vallées du Cérou et du Viaur, encaissées et fraîches, restent boisées et offrent les promenades les plus ombragées du secteur, comme le détaillent nos balades dans le Ségala Carmausin.
L’automne reste la belle saison de ces forêts, quand les bogues s’ouvrent : les cèpes apparaissent alors sur les étals des marchés du secteur, dernière trace vivante de l’abondance d’autrefois.
Voir un sécadou au détour d’une ferme, longer un taillis de châtaigniers sur une pente du Cérou, c’est toucher du doigt ce qu’a été la vie du Ségala avant le charbon, la chaux et le tracteur. L’arbre à pain a cessé de nourrir le pays, mais il continue d’écrire son histoire dans les paysages du Carmausin-Ségala.
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